mardi 3 juillet 2007

Regards croisés sur l' Université

1 - La vérité sur l’université
L’autonomie centralisée est un risque fatal pour de nombreuses disciplines.
Par patrick Maistre du chambon, professeur des facultés de droit, président de la conférence des doyens et François Gaudu, professeur de droit à la Sorbonne

Et si, pour une fois, on disait la vérité sur l’université. Les informations rassurantes désormais diffusées dans la presse sur la qualité de la réforme des universités, au motif que des assurances auraient été données aux étudiants et que le projet apporterait satisfaction à la conférence des présidents d’université, relèvent d’une certaine manière de la désinformation. Ce discours passe sous silence les nombreux champs disciplinaires, qu’il s’agisse du droit, de l’économie ou de la médecine, qui tentent, en vain, de faire entendre leur voix en dénonçant les modalités contreproductives d’une autonomie nécessaire. Le texte proposé, en l’état, peut aggraver les dysfonctionnements en accroissant la politisation, en renforçant le localisme, et en développant le clanisme.
Le projet de loi montre en effet une très grande méconnaissance du paysage universitaire français, à l’homogénéité duquel on fait semblant de croire alors que l’université, en tant qu’entité n’existe pas en France, qu’il n’y a que des universités. Faute d’avoir levé cette ambiguïté, on se trouve aujourd’hui confronté à une réforme en partie inadaptée. Nul doute, en effet, que l’autonomie, appliquée à des universités dont l’objet scientifique est homogène, fasse partie des bonnes orientations. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que chez les juristes, le président de Paris-II, (université juridique pour l’essentiel) approuve la réforme, pas plus qu’il n’est étonnant que les présidents d’universités scientifiques soient sur la même ligne compte tenu de la pertinence du périmètre de leurs universités - réserve faite des médecins dont la singularité est menacée alors même que leur discipline présente un particularisme incontestable.
Mais les universités monodisciplinaires ou homogènes ne sont qu’une minorité. L’arbre cacherait la forêt si l’on ne voyait pas que beaucoup de structures universitaires n’ont pas un objet scientifique cohérent, et reposent sur des configurations que seule l’histoire politique nationale ou régionale peut expliquer. Les conditions dans lesquelles on décide, en France, de créer une université, devraient suffire à se faire une idée des critères qui ont pu prévaloir dans la mise en place des établissements. Beaucoup d’universités sont omni ou pluridisciplinaires pour des raisons de taille ou de hasard. Là, l’autonomie centralisée - tous les pouvoirs au président - telle qu’elle est conçue par le projet est un risque mortel pour de nombreuses disciplines ; notamment pour les disciplines professionnalisantes, parfois isolées dans ces universités au spectre trop large et - paradoxe au moment où il est question d’insertion professionnelle - souvent stigmatisées dans le discours de la conférence des présidents d’université.
Si dans le passé on raillait le spectacle auquel a pu parfois donner lieu l’élection des présidents de telles universités, le projet de loi, loin d’améliorer la situation, donne le pouvoir à la plus grosse des minorités : la liste arrivée en tête chez les enseignants emporte la majorité des sièges et, peu ou prou, l’élection du président. Dans ce contexte de très grande centralisation du pouvoir, est-ce raisonnable ?
L’autonomie n’a donc pas été placée là où il le fallait. Pour les universités hétérogènes, il aurait fallu trancher en faveur d’une décentralisation des pouvoirs en accroissant l’autonomie des «composantes» - UFR, facultés, instituts. -, tout en liant ces composantes avec l’université par des contrats d’objectifs annuels dont celles-ci auraient été comptables. En procédant ainsi, il serait possible, d’une part, de conduire une véritable politique universitaire et, d’autre part, d’éviter une concentration des pouvoirs entre les mains d’un président à la légitimité discutable - élu, suivant le projet de loi, par un tout petit groupe, lui même issu d’un scrutin peu démocratique -, et en tout état de cause souvent incapable de comprendre des logiques disciplinaires qui lui sont parfaitement étrangères. Avec la centralisation qui est prévue, les universités pluridisciplinaires sont exposées à des dérives graves d’où ne sont exclus ni népotisme ni copinage. Le «comité de sélection» prévu par la loi pour recruter les enseignants-chercheurs est «choisi» par le conseil d’administration, dans lequel la discipline peut ne pas être représentée et est en tout cas minoritaire, et non élu par les spécialistes. Un droit de veto sur les recrutements est de plus reconnu au président après que se soit prononcé ce comité Théodule. Ce droit de veto peut flatter l’ego de celui qui l’exerce ; il n’est pas avéré que ce soit ce dont les universités ont besoin pour répondre aux incitations à l’excellence ou pour remplir l’objectif d’insertion et d’orientation professionnelles affiché avec bonheur dans le projet. Centraliser le pouvoir de recrutement entre les mains du président et de sa garde rapprochée, c’est tout simplement confier à des gens incompétents le soin de faire des choix scientifiques. Et exposer l’université : comment le président, qui négocie avec eux les moyens de l’université, pourra-t-il résister à la pression des pouvoirs publics locaux et nationaux, toujours avides d’intervenir dans des choix de personnes ? Si les procédures actuelles ont des défauts, les mesures nouvelles n’y parent pas, elles les aggravent. Sachant comment certaines équipes présidentielles ont pu pratiquer l’autopromotion locale, il y a lieu de s’inquiéter.
Pour conclure en forme de supplique, nous espérons que les concepteurs de cette nécessaire réforme prennent conscience de la diversité des configurations universitaires et laissent place à la décentralisation interne. Faute de le faire, on risque une dégradation sans précédent de l’enseignement et de la recherche dans des disciplines universitaires qui, à ce jour, n’ont pas démérité en répondant, avant l’heure, aux espérances d’insertion et d’orientation professionnelles de leurs étudiants.

2 - Il faut relever le défi de l’autonomie
Les établissements qui s’en sentent capables doivent s’affranchir de l’Etat et proposer leur vision de la gouvernance.
Par Gilbert Béréziat, Délégué Général de Paris Universitas, ancien président de l’Université Pierre et Marie Curie.
Notre pays ne peut laisser plus longtemps, avec ses universités boiteuses, sa recherche se faire distancer davantage. Car la recherche, aujourd’hui, se fait au sein des universités. Les grandes écoles en font peu ou pas et sont incapables de rattraper le retard qu’elles ont accumulé au fil du temps.
J’ai soutenu Ségolène Royal, mais force est de reconnaître que le projet de loi présenté par le gouvernement Fillon offre aux universités une opportunité qu’elles se doivent de saisir. Certes, le texte du gouvernement n’est pas parfait et comporte des marges d’évolution. Mais encore convient-il de se mettre d’accord sur le sens de ces évolutions. La réforme LMD a établi trois cycles d’enseignement supérieur qui constituent chacun une entité pédagogique sanctionnée par un diplôme national reconnaissant un niveau de formation. Elle permettra une amélioration importante de la réussite des étudiants : pas de sélection à l’intérieur d’un cycle, et délivrance du diplôme lorsque le minimum requis est atteint. Tout étudiant possédant une licence peut prétendre poursuivre en master, mais cela ne signifie pas qu’il puisse le faire dans son établissement d’origine. En quoi est-il scandaleux de reconnaître que la qualité des masters n’est pas la même partout, et que les cursus exigeants ne sont pas l’apanage de Polytechnique, des Mines ou de Normale sup ? La sectorisation géographique dans l’accès aux universités a fait son temps.
Chaque bachelier doit avoir la possibilité d’intégrer l’université de son choix, mais chaque université choisie doit aussi avoir la latitude de l’accepter ou non. C’est ce que je déclarais lorsque je présidais l’université Pierre-et-Marie-Curie. Je ne vois pas à quel titre je dirais le contraire une fois Nicolas Sarkozy élu. Les universités, garantes du service public, doivent assurer la diversité sociale dans leur recrutement, mais cela ne peut se faire par la loi. Cela doit au contraire résulter d’un contrat d’objectifs conclu avec l’Etat lors des négociations budgétaires, car cela a un coût.
Cet objectif passe aussi par des relations renforcées entre les lycées et les universités. Il est grand temps que l’on reconnaisse la diversité des missions des universités et donc la diversité de celles-ci, selon que l’accent principal y est mis sur telle ou telle de ces missions. Cela se traduira inéluctablement dans l’avenir par une diversité de leur gouvernance. Des universités diverses, ce sont aussi des universités qui coopèrent et contractent entre elles. Vouloir une cote mal taillée pour tous est une erreur profonde. Et celles qui se sentent prêtes doivent choisir l’autonomie immédiatement. Encore faut-il que la loi l’autorise, ce qui est loin d’être clair dans le texte proposé.
Certains glosent sur la capacité des universités à entretenir le patrimoine universitaire s’il leur était confié. Mais comment peut on dire cela, quand on regarde objectivement l’état du patrimoine universitaire de l’Etat ? La faillite totale de l’Etat dans la rénovation des campus de Jussieu et d’Orsay est patente. Si elles en avait eu la responsabilité, jamais les premières universités françaises n’auraient, comme c’est le cas aujourd’hui, laissé ces chantiers en déshérence.
En quinze années de présence au conseil d’administration de l’université Pierre-et-Marie-Curie, j’y ai rarement rencontré plus de trois ou quatre élus étudiants à la fois, sauf pour l’élection du président. La présence de personnalités extérieures n’était guère plus importante. Un conseil resserré, pourquoi pas. Les discussions seront sans doute plus intéressantes, avec moins d’étudiants élus, mais plus présents, des personnalités extérieures remerciées si elles manquent d’assiduité. Par contre, je suis inquiet sur la désignation du président.
On ne dirige pas une université qui possède un fort potentiel de recherche comme une école de commerce, fut-elle HEC. La plupart des grandes universités mondiales ont mis en place au fil des ans des procédures élaborées de choix des candidats à la candidature. Ces procédures permettent de vérifier que les candidats qui vont être soumis au vote du conseil d’administration ont d’autres qualités que la simple vocation à enseigner.
Dans le cas des universités où la recherche est intensive, les présidents doivent avoir une bonne connaissance de la recherche. Bien sûr, ils peuvent aussi utilement avoir un passé managérial, mais encore faut-il qu’ils aient le temps d’élaborer un projet, de le présenter à la communauté universitaire et de le faire valider par les instances adéquates. Cela ne peut se faire en un mois. En ce sens, le projet en sa forme actuelle est lourd de crises pour l’avenir. Toutes les universités qui s’en sentent capables doivent relever le défi de l’autonomie, mettre en place les groupes de travail nécessaires, proposer, chacune à sa façon, leur conception de la gouvernance. De cette profusion d’initiatives naîtra une manière de faire qui donnera de nouveau à la France, comme cela a été le cas pour le LMD, un rôle essentiel dans la vaste réforme des universités en cours en Europe.

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